J’ai dix ans. Je lis « Les Mahuziers en Afrique » dans la collection Rouge et Or. Madame T. dit qu’il faut lire des livres. Elle dit aussi qu’il faut éviter les bandes dessinées, car elles sont bourrées de fautes d’orthographe. J’ai reçu ce livre à Noël. C’est écrit petit. Il y a un zèbre sur la couverture et j’aime bien les zèbres.
Il est sept heures du matin. Mes parents dorment encore. Je lis Les Mahuziers en buvant un chocolat. Je pars à sept heures quinze précises et je prends le bus de sept heures vingt et une. Je regarde l’heure chaque trois phrases pour ne surtout pas rater l’heure du départ.
La famille Mahuzier s’entraine pour son grand périple sur les routes d’Afrique, en campant dans la campagne française. Je suis au début, page onze.
Sept heures quinze, il fait encore nuit. Le bus a deux minutes de retard. Je monte dans la remorque. La remorque, c’est fumeur et le bus c’est non-fumeur. Il y a plus de place dans la remorque et ça cahote davantage. Je préfère. La fumée épaissit l’air. Plus tard, je fumerai comme ces gens qui eux, en ont déjà le droit.
Je descends à l’arrêt « Georgette ». Un nom idiot. Je dois prendre le bus no 8, celui qui descend l’avenue Juste-Olivier. Le bus est en retard. Je décide de partir à pied. Je regarde l’heure, sept heures trente-sept. J’ai le temps, je regarde les vitrines sur mon trajet.
Elles changent rarement les vitrines. La première ce sont les robes de mariées. Comment peut-on porter ça sans tomber? Je passe devant la grande plaque en marbre blanc de la Synagogue. Des millions de gens seraient morts ici. Je ne suis pas sûr de bien comprendre, mais ça m’a l’air très ancien.
L’épicerie, je passe vite, je n’aime pas les légumes. Le chocolatier Wüthrich avec des chocolats pour les vieux qui viennent boire un thé sur les tables pleines de petits napperons. Un essaim de filles avec des tabliers noués de façon très compliquée et parfaitement ridicule me regardent derrière la vitre. Elles ont l’air méchantes ou quelque chose d’approchant.
Je suis dans la cour de l’école de Madame T. C’est une école privée. On m’a dit que j’avais bien de la chance que mes parents me paient une école privée et que je devais bien travailler et être à l’heure.
Sept heures cinquante. J’ai peur d’être en retard. Mais la sonnerie est à huit heures dix. J’ai le temps, mais on ne sait jamais. Si je suis en retard, je serai mis à la porte de l’école. Enfin peut-être.
Madame T. se campe devant moi, bras croisés, visage crispé. Elle me toise, elle est furieuse parce que je viens trop tôt. Je lui dis que je lis « Les Mahuzier ». Elle ne sait pas ce que c’est. Elle me dit qu’avant l’heure, ce n’est pas l’heure.
J’aurais dû passer plus de temps devant les robes de mariée. Je tousse à cause de la fumée de la remorque dont l’odeur s’accroche à mes vêtements.
Demain je lirai la suite du chapitre et je prendrai un chemin plus long, comme le voyage des Mahuziers en Afrique.

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