Poussières

Le matin elle n’était pas de bonne humeur. Jamais.

La plupart du temps elle s’enfermait rageusement dans la salle de bain et là, il y avait intérêt à attendre la fin de l’alerte. Après le lissage des cheveux, vers le deuxième café, elle balançait parfois une question ou une plainte. Elle disait qu’elle était crevée, qu’elle hésitait à y aller, qu’elle s’emmerdait de toute façon.

Elle se beurrait une énorme tartine au Nutella qu’elle finissait d’engloutir dans la voiture, semant au passage d’innombrables miettes. Évidemment, il ne fallait pas le lui faire remarquer sous peine d’explosion, ou pire d’être foudroyé par son regard vert électrique suivi d’un silence définitif. Vers midi elle était généralement radoucie et il y avait moyen de lui parler de choses et d’autres en variant bien les sujets.

En rentrant le soir, elle maudissait le lit qui n’était pas fait, elle grognait que décidément il n’y avait qu’elle qui bossait ici, comme si elle n’en faisait pas assez la journée. Bien sûr si j’avais le malheur de refaire le lit, la réaction était pire. Elle se plaignait de mon manque d’anticipation et de l’aspect catastrophique du résultat. Et surtout qu’elle avait dû le faire remarquer pour que je fasse enfin quelque chose.

Et là commençait le rituel du rouleau. Elle haïssait et maudissait la poussière et tout ce qui était « sale » en général. Elle avait trouvé au supermarché, un rouleau en papier légèrement collant, généralement utilisé pour faire disparaître les poils de chien, qu’elle passait pour éliminer les petites poussières, pellicules, cheveux, peaux mortes et autres résidus, sur les coussins, les draps, enfin partout.

Chaque millimètre carré était impitoyablement dépoussiéré.

Un matin, elle n’était plus dans le lit. A six heures dix-sept, je reçus un texto « Je ne t’aime pas ou plus. Je m’emmerde trop. Je me tire. Tchô ». Le soir à mon retour, elle avait emporté ses affaires. Elle avait oublié ou laissé son petit réveil (elle le trouvait moche, je crois qu’il ne marchait plus) et le rouleau à dépoussiérer, bien en évidence.

Je passais alors le rouleau méthodiquement sur le seul coussin restant.

1 Réponse vers “Poussières”


  1. 1 Fonz 13 juillet 2011 à 8 h 30 mi

    Oh, quelle horreur! J’ai rêvé qu’elle s’étouffait en se tortillant, embobinée dans le papier d’un rouleau à dépoussiérer géant…


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